QU'AURAIS-JE FAIT ?

Une éducation au courage.



Préambule


Nous sommes à Rome, quelque part en juin-juillet 2015. J’ouvre avec curiosité, bien que sans attentes particulières (peut-être même – soyons honnête – en anticipant une forme de lassitude), le roman autobiographique d’une adolescente Prix Nobel de la Paix 2014.


Je suis en fait au Pakistan. Les Talibans foudroient les libertés individuelles dans un véhément tonnerre, terrorisant par son omniprésence et sa barbarie. Sous ces éclairs effrayants, une plume s’élève : c’est celle de Malala. Malala, qui n’est encore qu’une enfant. Malala, qui dira plus tard :

« I was afraid all the time. »

Malala, qui a même osé porter sa voix, allant jusqu’à montrer son visage aux caméras locales. Malala, qui a osé raconter. Qui a osé dénoncer. Qui a osé déranger. Qui a persévéré même. Malgré les menaces qui pesaient sur sa famille. Malala, qui y a presque laissé sa vie.


De retour en Italie ma poitrine est enserrée, mon cœur tambourine, mes oreilles sont assourdies par les détonations de mon imaginaire et mes yeux éblouis par de terrifiantes visions. Pendant des jours, à mesure que les caractères d’imprimerie me font leur révérence, je me sens contrainte de reculer dans les tréfonds de mes valeurs. Acculée au mur de ma conscience, je ne puis éluder la question plus longtemps :

« Et moi, qu’aurais-je fait ? »

Mais oui : « Aurais-je eu ce courage ? ». Alors qu’il semble impossible de répondre à une telle question, d’autres interrogations surgissent : « Qu’aurais-je aimé faire ? », « Quelle personne aurais-je voulu être ? », « Comment parvenir à aligner mes valeurs et mes actes quand la peur me saisit ? », « Que puis-je apprendre de Malala ? », « Où a-t-elle puisé sa force ? », « Et d’ailleurs, le courage est-il transmissible ? », « Y aurait-il une possible éducation au courage ? »…


Le contexte


Pour qu’il y ait eu courage, il faut qu’il y ait eu peur. Sous couvert d’anonymat lorsqu’elle rédigeait un blog pour la BBC et que sa région était occupée par les Talibans, Malala a après leur départ témoigné à visage découvert sur les chaînes télévisées. Il est vrai qu’elle et sa famille n’imaginaient pas que les Talibans s’en prendraient à une enfant mais le risque était réel, au moins pour son père, activiste engagé. Le jeune âge de Malala lui conférait-il une forme d’insouciance ?

« I was feeling fear all the time. » 

Malala se levait fréquemment la nuit pour vérifier que les portes de sa maison étaient bien closes ; à plusieurs reprises, elle vit jaillir les larmes de ses parents, elle savait que son père avait dû abandonner ses routines pour adopter un agenda vacillant, elle connaissait les représailles possibles... Malala avait peur.


Des pistes de réflexion


S’intéresser à la vie de Malala c’est forcément très vite faire la rencontre de ses parents.


Son père d’abord, Ziauddin Yousafzai, directeur d’école engagé, fervent défenseur d’un droit à l’éducation pour tous et notamment pour les femmes. Un modèle ? Très probablement. Il sait la sensation hostile du découragement. Bègue depuis sa naissance, il souhaita néanmoins très jeune relever le défi de déclamer un discours en public. Son propre père, grand orateur, y était opposé et lui prédit une funeste prestation. Ziauddin parvint malgré cela à monter sur scène et à soutenir la gageure jusqu’aux applaudissements. Il connaît aussi le pouvoir de l’encouragement, celui d’un de ses professeurs venu le féliciter si vivement qu’il contribua ainsi à le soustraire à un destin silencieux. Ziauddin semble par ailleurs particulièrement sensible à la notion de courage. Le choix même du prénom de sa fille fait volontairement référence à une figure féminine afghane emblématique qui contribua à la victoire de son peuple.


Source d’inspiration donc, mais en réalité bien plus que cela. La jeune fille et son père disent constituer :

« One soul in two different bodies »

Et à la question : « Qu’avez-vous fait pour que votre fille soit si courageuse ? », Ziauddin répond avec humilité qu’il n’a simplement pas « coupé ses ailes ».


Du soutien, Malala en a reçu également de sa mère, Toor Pekai Yousafzai, le « roc » familial, celle qui garde « les pieds sur terre ». Elle approuva en particulier sans hésitation l’engagement de sa fille en citant le Coran :

« Falsehood has to die and the truth has to come forward. »

Qu’a-t-on à apprendre ?


Du récit de vie de Malala, je pourrais nommer pléthore d’enseignements et ce dans des thématiques fort variées : féminisme, foi, liberté, appel à l’amour... Bien que la jeune femme ait dû essuyer quelques critiques, son histoire et sa personnalité m’ont envoûtée. Si je fais toutefois appel à mes souvenirs de cette rencontre fortuite il y a maintenant cinq ans et que je tente d’en extraire l’essentiel, un mot me vient immédiatement à l’esprit : éducation.


Nonobstant la solitude qu’on peut éprouver dans cette « affaire personnelle » qu’est le courage - c’est-à-dire que bien souvent non seulement nos peurs nous appartiennent, mais en plus c’est en les affrontant seule que se situe l’acte de courage - je crois qu’on peut en quelque sorte « éduquer » au courage. Tout d’abord, comme les parents de Malala, en montrant l’exemple : en laissant paraître nos craintes, fossettes gracieuses de notre vulnérabilité, on autorise l’autre à accueillir les siennes, à ne pas les poudrer farouchement. Combien sommes-nous à vouloir à tout prix les masquer, à entretenir ainsi des images fausses d’âmes tranquilles, parfois allant même jusqu’à faire naître chez l’autre culpabilité (« les autres gèrent et pas moi »), honte, découragement ? Montrer l’exemple aussi bien sûr, en agissant en dépit de nos peurs et en témoignant ainsi de la possibilité de l’acte courageux.


Ensuite, je pense que l’on peut encourager. En approuvant l’acte, comme Toor Pekai l’a fait par ses paroles ; en confirmant notre confiance en l’autre, comme Ziauddin l’a fait en proposant à sa fille l’acte courageux de s’exprimer ; en entourant l’autre d’autant de cœur et de sécurité possibles, comme une main sur l’épaule qui, laissant une sensation chaude sur notre peau, nous rappellerait que nous ne sommes pas seul∙e∙s.


Sur ce dernier point de l’encouragement, je ne suis pas sure qu’il soit directement lié à l’éducation. En fait il me semble même que non : cherche-t-on à s’éduquer entre amis ? Non je ne le crois pas. En revanche on peut sincèrement vouloir s’encourager. Dans le cadre de l’histoire de Malala, le contexte du noyau familial, de la profession du père et de leurs combats actuels respectifs m’invitent toutefois à relier l’encouragement à l’éducation de Malala.

Et vous, vous êtes--vous vous aussi déjà posé cette question « Qu'aurais-je fait » ? Et avez-vous déjà comme moi eu le sentiment que la réponse ne serait pas à la hauteur de ce en quoi vous croyez ?

Pour aller plus loin



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