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LE COURAGE DE DIRE

Après plus de trois mois sans écrire mot et quelques ébauches hésitantes d'articles, c'est finalement l'assassinat du professeur Samuel Paty qui aura guidé le choix de ce nouveau post.


Sans aucune intention de revenir sur les faits déjà relatés profusément, j'ai toutefois l'envie de partager mes réflexions, inspirées par cet abominable événement.


D'abord, le courage de dire sa vérité. Le choix de faire face. En osant affirmer ses valeurs, en faisant fi des divergences d'opinion auxquelles on pourrait se heurter.


Ensuite, l'importance au sein d'une société de préserver des lieux de parole en garantissant la protection de ceux qui les investissent.


Enfin, le constat d'une société dans laquelle les espaces d'affirmation sont de plus en plus accessibles et vastes, mais qui voit émerger de nouvelles formes d'entraves à l'expression libre.




Faire face


Oser dire sa vérité, c'est faire face. Mais de quelle vérité parle-t-on ? Et à quels moments la dire, cette vérité ? Sans toujours nous en rendre compte, nous rencontrons pourtant quotidiennement de multiples occasions de témoigner de ce qu'on pense être vrai : autour d'un café en échangeant des avis sur les dernières nouvelles du monde, en réunion lorsqu'une décision doit être prise, dans les transports en commun alors qu'on assiste à une incivilité, au sein d'une famille tandis qu'on subit des moqueries répétées… Parce qu'il s'agit soit d'oser affirmer un point de vue divergent, soit de revendiquer ses valeurs, soit de défendre ou de réparer ce qui nous semble être une injustice ; il s'agit à chaque fois de faire face. Il s'agit de résister, de ne pas se laisser faire ou de ne pas laisser faire ce qui nous semble non conforme à notre morale. S'exposer même et surtout lorsque ce que l'on a à dire est difficilement entendable par l'interlocuteur.


Dire sa vérité et œuvrer pour la justice


En s'appliquant à formuler avec sincérité nos jugements personnels en toute situation, on œuvre très concrètement en faveur d'une vie collective en alignement avec nos valeurs. On devient acteur de la société dans laquelle on évolue et on retrouve par là même plus de sens dans notre existence.


J'entreprends d'affirmer mon point de vue - aussi radical soit-il - sur un sujet de société, et je dépose une graine dans l'esprit de mes interlocuteurs, laissant une possibilité de déranger leur manière de penser (et donc de rallier plus d'individus à ma position). Je soutiens ma vision au cours d'échanges avec mes collègues et/ou mes supérieurs quant aux décisions à prendre, et seulement alors je me donne l'opportunité d'évoluer au sein d'un univers professionnel qui ne nie pas mes principes. Je prends la parole lorsqu'un·e inconnu·e subit un comportement qui m'est insupportable, et je défends les valeurs d'une société plus solidaire. Je ne me laisse pas railler et blesser par d'autres (fussent-ils·elles de ma famille), et alors je fais face et protège mon intégrité.


Voilà ce que cette pratique du courage viendrait changer dans ma vie, si j'en faisais un usage journalier.



C'est séduisant… et pourtant c'est difficile


Et c'est précisément parce que c'est difficile que c'est courageux.


Mais où réside la complexité de l'acte de dire ? Encourt-on réellement des risques, qui plus est dans un pays comme la France ?


J'ai pour ma part toujours eu grand mal à dire ce que je pensais réellement, à tel point qu'il n'est pas rare que je ne sache pas saisir ma pensée avec exactitude. Sûrement par conformisme : ne pas froisser, ne pas faire de vagues, préserver au maximum les équilibres. Peut-être également par crainte du rejet, par recherche de l'acceptation. Le phénomène que je décris est finalement celui d'une auto-censure (pour reprendre la terminologie employée par la philosophe Cynthia Fleury), premier frein à l'expression de notre pensée. Alors que le développement des technologies de communication se poursuit et que l'on se voit offrir de plus en plus de canaux pour exprimer sa vérité, le contexte actuel est tel qu'on craint tellement ce que Cynthia Fleury appelle une mort sociale ("vous penserez comme moi ou vous mourrez"), que l'on façonne de plus en plus l'image qu'on dévoile de nous, quitte à finalement ne plus être soi et à perdre sa liberté.


Et l'on constate par ailleurs que parfois aussi, à refuser d'entrer dans une case, on peut en perdre la vie.

Alors oui, oser dire sa vérité est un acte courageux.


Et oui, il est primordial d'encourager la prise de parole libre dans une société.



Ce que j'en pense, en conclusion


"Il me semble", "je crois que", "peut-être, mais je ne suis pas sûr·e",

Ô précautions réconfortantes !

Doux remparts, protections ouatées ;

Chaines moelleuses, carcans confortables,

Corsage qui sublime, vêtement étouffant.


Passif·ve je vous observe,

Songeur·euse je vous maudis,

Envieux·euse de ceux·celles qui vous enjambent et vous déchirent,

Encerclé·e... je ne me sens pourtant pas à l'abri.



Et pour aller plus loin


  • Savourez le merveilleux livre audio de Cynthia Fleury, "Reconquérir le courage", qui aborde cette question dans le titre 11 du CD1, mais aussi de nombreuses autres thématiques toutes aussi passionnantes les unes que les autres.


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