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I AM MY OWN GUARDIAN

Hommage à Loujain Al-Hathloul, activiste saoudienne et femme de courage.



Préambule


Novembre 2020. Il est encore tôt, je suis étendue sur mon canapé et j'observe avec indifférence les images qui défilent sur l'écran de mon téléviseur. Tout à coup (et parce que la technologie de nos jours nous le permet), j'attrape la télécommande pour rembobiner. Puis j'effectue un arrêt sur image, pour prendre un cliché de la femme qui est apparue devant mes yeux et du bandeau noir en bas de l'écran : "Loujain Al-Hathloul emprisonnée en Arabie Saoudite". La journaliste ne s'étale pas assez sur le sujet. Or le peu d'informations entendues éveille mon instinct, aussi je me promets d'investiguer davantage.


Le contexte


Février 2021. Je me décide enfin ! Au fur et à mesure que je creuse, mes lectures me dévoilent le visage de cette femme dont jusqu'à présent j'ignorais l'existence. Sous les faits rapportés dans la presse, je découvre petit à petit le courage de cette activiste saoudienne. Mon intuition est confirmée. D'ailleurs, je frissonne devant un portrait télévisé dans lequel Loujain apparaît écrivant en arabe ce mot qui m'intrigue tant : courage.


Loujain, qui a presque tout juste un an de moins que moi, s'est engagée dans la défense des droits de la femme et de l'homme il y a de nombreuses années. Tout en témoignant de l'amour envers son pays natal, l'Arabie Saoudite, elle a pris position pour que les citoyen·ne·s accèdent à plus de libertés. De manière pacifique... mais en payant un prix extrêmement lourd. Elle a fait l'objet de plusieurs arrestations et est emprisonnée depuis mai 2018.


Son engagement


Son activisme a été particulièrement remarqué en 2013 lorsqu'elle a rejoint le mouvement "Women To Drive Campaign", dans lequel elle a défendu le droit de conduire pour les femmes saoudiennes. Aux côtés d'autres militantes et malgré les menaces reçues de la part du gouvernement, elle poste alors des vidéos d'elle au volant d'une voiture et encourage la population féminine saoudienne à en faire autant. Fin 2014, alors qu'elle vivait aux Emirats arabes unis (EAU), elle se filme tentant de passer la frontière EAU-Arabie Saoudite en conduisant une voiture et est arrêtée. Elle sera emprisonnée pour une durée de 73 jours.


En prison, elle découvre que de nombreuses femmes saoudiennes sont enfermées pour avoir dénoncé les abus exercés par leurs époux sur elles. A sa sortie, elle décide donc d'élargir son combat en prenant position pour l'abolition du système des hommes sur les femmes saoudiennes ("I am my own guardian"), à travers des campagnes de sensibilisation puis d'une pétition. Là encore, elle agit à visage découvert et est la cible de nombreuses injures et intimidations. En parallèle, elle imagine avec d'autres activistes un lieu d'accueil pour les femmes victimes de violences domestiques et se présente aux élections municipales de novembre 2015. Malheureusement, sa candidature ne sera jamais enregistrée.


Son courage


En cherchant ainsi à aligner ses agissements à ses convictions profondes, Loujain a montré qu'elle assumait jusqu'au bout les risques de ses actions politiques. Lorsque elle et les autres féministes saoudiennes recevaient des menaces, elle continuait de prendre la parole à visage découvert. Après avoir été incarcérée une première fois, elle a quand même persévéré dans ses combats. Lorsque pendant sa détention on l'a privée du contact avec sa famille et afin de protester contre les conditions de sa détention, Loujain a entamé deux grèves de la faim. Lorsque les autorités saoudiennes lui ont proposé de la libérer si elle démentait avoir été victime d'actes de torture, elle a refusé.


En décembre 2020, Loujain a été condamnée à cinq ans et huit mois d'emprisonnement avec sursis partiel (et application rétroactive) et devrait par conséquent être relâchée dans quelques semaines. Mais, alors que sa libération approche, elle rejette le jugement qui qualifie son activisme d'"actes terroristes".


Malgré tout ce qu'elle a enduré, elle ne baisse pas les bras.


La famille de Loujain rapporte en effet que la jeune femme a subi des agressions sexuelles, des électrocutions, qu'elle a été battue et menacée de mort à de nombreuses reprises. Elle a également été placée en isolement complet pendant quatre mois puis pendant dix mois ! Elle n'a été informée des charges qui pesaient sur elle qu'après dix mois de détention.


Affaiblie, elle continue pourtant de se battre.


Dans une interview pour TV5 Monde, sa sœur, Lina Al-Hathloul, déclare :


"Je pense que son courage et sa force les énervent. [...] Ils ne veulent pas libérer une femme forte, avant cela ils veulent l'affaiblir, la tuer psychologiquement."

On la décrit comme une femme "résiliente", mais où Loujain trouve-t-elle sa force ?


Même si je ne l'ai jamais rencontrée, il me semble qu'une première piste est à chercher auprès de sa famille. En effet, depuis le début de mes recherches, j'ai été extrêmement émue par le soutien inconditionnel de son entourage proche qui se mobilise sans relâche pour que son histoire soit entendue et que justice soit rendue à Loujain. Sa sœur Lina, explique également que lorsque Loujain a su qu'elle recevrait le prix Liberté de la région Normandie, sa famille a "senti que [cela] lui avait donné beaucoup de courage [...] de force, de se savoir soutenue."


Lina ajoute :

"[Peut-être que] d'autres femmes comme elle auront le courage de mener un combat comme le sien".

Une réflexion


"Et si j’avais été à sa place ?"

Comme lorsque j'ai découvert l'histoire de Malala, inévitablement cette question m'a traversée. Peut-être parce que Loujain et moi avons presque le même âge, peut-être parce que je suis une femme moi aussi ?


Bien évidemment, il m'est impossible de répondre à cette question. Me la poser, c’est donc me rendre compte qu’il m’est impossible de m’imaginer à la place de Loujain. C’est aussi réaliser à quel point deux femmes d’une trentaine d’années peuvent avoir des vies différentes. C’est mettre le doigt sur le fait que :


  • Fin 2014, quand Loujain se faisait emprisonner pour avoir conduit une voiture, je me préparais à prendre l'avion vers Rome en toute liberté, sans avoir eu besoin de solliciter la permission d'un tuteur masculin

  • Deux jours après l’arrestation de Loujain du 15 mai 2018, soit le 17 mai 2018, je humais un café et démarrais mes premières notes pour ce blog

  • 21 mai 2018 : quand l’une subissait ses premières tortures, l’autre préparait la chambre de bébé

  • 4 juillet 2018 : quand l’une était mise en isolement total, l’autre pouponnait

  • 31 août 2020 : quand l'une entamait une grève de la faim, l'autre vivait ses congés estivaux

  • 28 décembre 2020 : quand l'une apprenait qu'elle était condamnée en tant que terroriste, pour avoir (entre autres) mené un combat en faveur de l'émancipation des femmes, l'autre se préoccupait de comment enseigner le plus efficacement possible la division posée

Les mots me manquent pour décrire comme il se doit mes pensées. Loujain, si vous me lisez un jour : vous avez démontré à quel point oui, vous étiez your own guardian. Mais vous êtes plus encore. Vous agissez aussi en tant que gardienne de nos libertés et nous nous devons tous·tes de vous faire honneur. Comment ? Je l'ignore. En vous racontant, en prenant nous aussi position avec courage pour défendre nos valeurs. Et peut-être oui, qu'en se remémorant de façon régulière les paroles de votre sœur Lina Al-Hathloul, nous réussirons à puiser la force nécessaire dans l'exemple que vous nous donnez, pour "avoir le courage de mener [des combats] comme le [vôtre]".

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