DU DECOURAGEMENT... AU TRAVAIL

Certain·e·s sociologues étudient depuis les années 1980 un phénomène de découragement généralisé chez les travailleurs·euses. Que peut-on en dire et comment l'affronter ? 


Préambule


« Chers Antoine, Vincent, Cynthia,

J’avais déposé ces expressions sur mon cahier : « culte de la performance », « idéologie de l’excellence ». Elles y reposaient donc, tels de vulgaires cailloux au fond d’un seau, dont on ne sait que faire mais qu’on se garde néanmoins de jeter. Je ne pouvais me résoudre à m’en débarrasser sans avoir au préalable, sinon vérifié leur composition, du moins soufflé sur le sable les enveloppant. Toujours incapable d’identifier avec précision leurs reflets, j’ai dû user d’expertise externe. Et c’est là que je vous ai trouvés, orfèvres salvateurs ! 

Vous avez en effet levé le voile sur les nuances profuses de ces pierres : d’un côté, je comprends qu’elles réfléchissent (entre autres) les impacts d’une gestion humaine en proie à une recherche frénétique de rentabilité. De l’autre, je découvre que nombreux sont ceux qui subissent un découragement profond face à certaines injonctions contemporaines. 

Ainsi donc, pour m’avoir aidée à décoder ces mots, veuillez agréer, Madame, Messieurs, l’expression de ma sincère reconnaissance. »


Le constat


S’il est vrai que les entreprises d’aujourd’hui octroient a priori plus d’autonomie, de droits et de protection à leurs salarié·e·s qu’auparavant, qu’on travaille moins et qu’en parallèle la pénibilité physique au travail diminue, pourquoi tant de travailleurs·euses semblent-ils·elles imbibé·e·s d’une telle lassitude ? Peut-être avez-vous vous aussi vécu cette expérience de découragement (ou l’avez-vous constatée chez vos proches) ? L’installation progressive d’une usure sournoise...


Usure qui peut subrepticement ronger la vitalité de celui·elle qui découvre un nouveau métier : enfant gâté... ou jeune désenchanté ? Usure qui peut altérer aussi l’enthousiasme de celui·elle qui transmet son savoir-faire : mauvais caractère ou désengagement protecteur ? Usure qui va parfois jusqu’à détruire le souci de « bien faire » des plus « sachants » : vieux·eilles aigri·e·s... ou individus désillusionnés ? On ne réalise pas tout de suite, on supporte avec constance, sous les bannières du « défi », de la « stimulation », de la « quête de l’excellence ». Ce qui est certain, c’est que ce phénomène social de mal-être au travail est connu et même analysé depuis au moins les années 1980 ! Il touche tous les niveaux hiérarchiques et tous les secteurs, même ceux des métiers dits « de passion».


Les origines


Les raisons de ce découragement généralisé sont multiples et je n’en citerai ici que quelques-unes - celles qui font écho à mon histoire personnelle. Je vous invite toutefois à découvrir les ouvrages que j’ai consultés (cf. paragraphe « Pour aller plus loin »). D’après le sociologue Vincent de Gaulejac et le journaliste Antoine Mercier, l’un des coupables de cette crise profonde est un système managérial répondant aux préceptes de Madame Rentabilité.


« Encore elle ?! Bah tiens ! Elle a bon dos celle-là ! Non mais j’vous l’dis, c’est devenu le bouc émissaire de tous les maux de la Terre ! Le réchauffement climatique ? La faute de la Rentabilité et de ses copines Mondialisation et Surconsommation ! La dégradation de notre système de santé ? Mme Renta ! De la baisse de qualité de l’éducation ? Encore elle ! ». Érigée sur un autel par certains, poupée vaudou chez d’autres, elle ne laisse personne indifférent. 


Moi, je ne lui en veux pas personnellement à la dame, mon problème à moi, c’est quand elle se pointe avec son pote Manque-de-Moyens. Là je vous jure, c’est le combo gagnant ! Soirée de merde garantie. Il est déjà fort à parier que du coup la Qualité ne montre pas son joli minois, au grand désespoir de ceux qui comme moi apprécient sa compagnie énergisante. En plus on vous assure que si, si, elle aussi doit être invitée et venir (et vous vous bouillonnez car vous vous savez très bien que ces trois-là ne peuvent pas se piffrer) ! Ne confondez pas la Qualité avec l’Excellence, hein ! D’ailleurs au passage, en parlant de l’Excellence : je ne comprends pas ceux·elles qui souhaitent absolument la caser avec la Performance. Je ne dis pas qu’elles ne pourraient pas s’entendre, pour des flirts occasionnels peut-être ! Mais nous sommes nombreux·ses à penser que l’Excellence gagnerait à côtoyer des gens comme le Long-Terme, le Temps, la Maturation ou la Patience. L'Excellence aussi d'ailleurs, fait partie des responsables de ce découragement généralisé dont je vous parle. 


Bref, je ferme la parenthèse. 


Pour en revenir à mon discours initial, nos deux spécialistes pointent également du doigt notre amie l’Urgence. Ses parents les Nouvelles Technologies peuvent être fiers d’eux, leur petit rejeton a la cote ! On lui voue un culte sans précédent, tout est prétexte à l’inviter : on nous fait croire que les moindres requêtes doivent être accompagnées par sa présence. Mais si, mais si, il faut qu’elle soit là ! Alors qu’elle joue les trouble-fête : elle empêche de se concentrer sur l’essentiel, elle détourne les efforts vers des occupations accessoires.


En fait, de nombreux·ses travailleurs·euses sont aujourd’hui confronté·e·s à des situations où on leur demande toujours plus (en quantité, en rapidité et en qualité), mais avec des moyens réduits. Dans le secteur public par exemple, des départs de fonctionnaires non remplacés questionnent l'utilité du travailleur ou de la travailleuse qui s'en va ; tandis que pour ceux qui restent on fait croire qu'il est possible de conserver la qualité des services avec des ressources en moins.


Régulièrement, les individus se retrouvent face à ce qu’on appelle des injonctions contradictoires qui les empêchent de faire leur travail correctement. Pour reprendre l’exemple donné par la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury :


« On demande que le travail soit fait en un jour alors que c’est structurellement impossible »

On se voit recouvert d’un « sentiment d’insuffisance » qui entrave tout épanouissement.


Et alors ?


Et alors ? Je ne sais pas moi, mais c’est sûr qu’à force qu’on nous impose de convoquer conjointement ces individus aux caractères incompatibles (Renta, Manque-de-Moyens et Qualité), ça ne semble pas étonnant qu'on peine à retenir Mesdames Confiance-en-soi et Motivation ; je me suis personnellement souvent coltinée à la place Messieurs Doute et Découragement (le fameux). Merci du cadeau ! Et ils collent bien aux basques ceux-là, on a du mal à les mettre à la porte !


Plus sérieusement et d'autre part, il n’est pas rare que ces organisations entraînent une telle « mobilisation mentale et psychique » qu’on ne soit plus en mesure de prendre du recul. On cède à la sommation, on se laisse emporter par les rapides de cette quête de performance au détriment de la construction de fondations solides pour le long terme. On ne traite plus que des tâches insignifiantes au détriment de celles qui font sens, parfois au point que l’amour du métier disparaisse. Alors qu’on n’a pas les ressources suffisantes pour atteindre les objectifs qui nous sont fixés, on bat sa coulpe en s’attribuant l’exclusivité d’échecs successifs, ne se sentant jamais « à la hauteur ». La compétition entre les salariés est également intensifiée avec la fixation d'objectifs individuels plutôt que collectifs. 


Alors, comment reprendre courage… ou en donner aux autres ?


Comment, tout d’abord, apprivoiser sa peur (ex : de ne pas être à la hauteur, de ne pas atteindre les objectifs, etc.) et progresser avec elle ? Avant toute chose, il faut la comprendre. Comprendre qu’il s’agit d’un phénomène social étendu, qu’on n’est pas seul. Comprendre que non, il n’est pas normal d’observer dans une organisation des démissions à répétition, des arrêts maladie fréquents et des licenciements à tout va. La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury reçoit depuis plusieurs années une file ininterrompue de sujets souffrant de ce mal-être. Elle propose un premier geste libérateur avec ces mots :


« Vous n’êtes pas malade. C’est précisément parce que vous êtes en bonne santé mentale [...] que vous tombez malade. »

Il s’agit ensuite d’identifier les racines de ce découragement, qui sont donc à regarder au-delà du registre individuel. On peut chercher des réponses philosophiques, sociologiques, psychologiques... cela dans le but d’adopter une position de retrait nécessaire à la reconnaissance des causes. Il faut « dire vrai » aussi, ne pas se voiler la face, assumer, alerter : en utilisant des mots sincères, qui traduisent avec transparence nos pensées, on initie une première action. On « fait face » ; en cela on fait preuve de courage, puisqu’on aligne ses valeurs et ses dires. En osant dire on peut aussi fédérer, en encourageant les autres à dire aussi. On peut aussi écouter celui ou celle qui subit, accueillir les témoignages sans jugement, accepter la remise en cause. Les vraies solutions sont à trouver collectivement, mais au niveau individuel, on peut, au maximum, refuser ce système de course à l’excellence et de compétition permanente, en dénoncer les dérives, dire « non » et ne pas infliger ce fonctionnement à d’autres. Choisir de « travailler mieux » plutôt que de « travailler plus », se recentrer sur les tâches primaires, celles qui font sens, pour retrouver le goût du métier. Réconcilier non seulement les dires et les pensées, mais aussi les principes et les pratiques :


« Avoir des valeurs et trouver que les actes que je commets chaque jour doivent être en relation avec ces valeurs qui sont les miennes. » (Cynthia Fleury).

Et alors... et alors ?!


Difficile tout d'abord de développer tous les enjeux qui se cachent derrière cette problématique, puisque des ouvrages entiers lui sont consacrés. Difficile aussi de saisir l'importance que ce découragement peut prendre lorsque l'on n'y a pas été confronté.


Mon but ici est très simple : que ceux·elles qui se reconnaissent soient encouragé·e·s à écouter la voix intérieure qui leur propose d'examiner ce découragement ; et que les autres n'ignorent plus l'existence de cette forme de découragement.


Par ailleurs, à propos de l’idéologie de l’excellence, j‘ai très envie de citer le sociologue Luc Boltanski :


« Parmi ces valeurs, la valeur de l’argent est prépondérante. Si la performance est révélée par la récompense monétaire dont elle fait l’objet, alors les plus riches peuvent se présenter comme les meilleurs, quelle que soit la source de leur fortune. »

« Des mesures concrètes peuvent et doivent être mises en place pour mettre fin à la tyrannie de l’excellence, elles sont multiples ; parmi [elles] on peut mentionner [...] la suppression des primes individuelles et de la gestion par objectifs, la préférence donnée au long terme sur le court terme, la relativisation de l’évaluation par la prise en compte de l’incertitude qui est toujours le lot commun, et aussi par la reconnaissance des pluralités d’être au monde, et d’y jouer sa vie. Il n’y a pas de vie réussie, ni de vie ratée. Personne n’est inutile, personne n’est de trop. À bas l’excellence ! ».

Et vous, avez-vous déjà fait cette expérience de découragement ? Comment avez-vous affronté cela ?


Pour aller plus loin


  • Ouvrage : Vincent de Gaulejac et Antoine Mercier, Manifeste pour sortir du mal-être au travail, Desclée de Brouwer, 2012

  • Livre audio : Cynthia Fleury, Reconquérir le courage, Frémeaux et Associés, 2017

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